c'était en 2016‎ > ‎

LE MASQUE ET L'OUBLI

Le propos

Chili, de la dictature à l’indifférence

        Chili, le 12 mars 1990. La veille, Patricio Aylwin a été investi Président du Chili à Valparaiso. Il remplace le Général Pinochet après 17 années de dictature. Maria, avocate spécialisée dans la défense des Droits de l'Homme et compagne de Roberto qui vient d’être nommé Ministre de la Justice, détient des documents secrets qui prouvent les crimes commis par la Junte militaire. Le Colonel Vega, Chef des services de renseignements, la CNI, toujours à la solde de l’ancien régime, a reçu la mission de les récupérer coûte que coûte avant que Maria ne s’envole pour New-York dans le but de les remettre à l’ONU.


LE MASQUE ET L’OUBLI contribue modestement à lutter contre l’amnésie générale dont les gouvernants successifs de ce pays font preuve. Il faut que les événements tragiques vécus par des milliers d’hommes et de femmes ne s’effacent pas de la mémoire collective et sensibilisent les plus jeunes à cette page douloureuse de notre Histoire commune.

Note de l'auteur - Christian Couture

        
Le 13 mars 1990 Patricio Alwyn prenait officiellement à Valparaiso 
ses fonctions de Président de la République du Chili. Premier Président élu démocratiquement après dix-sept années de dictature sanglante exercée par le Général Pinochet et sa junte militaire.
        Cette élection fut porteuse de tous les espoirs car tous espéraient un renouveau politique, le droit à la justice et la reconnaissance des crimes perpétrés. Ces attentes furent rapidement déçues lorsque le Président prôna, à peine élu, une politique de réconciliation nationale. Il frustrait toutes les victimes et leur ôtait la possibilité d’obtenir réparation. Cette politique se poursuit encore, tous ses successeurs parient sur le temps, ils misent sur l’oubli de ces années terribles. Les militaires avaient voté une loi d’auto-amnistie afin d’échapper à la justice. Malgré cela, des gens courageux ont trouvé des arguments juridiques afin de la contourner. Sous la pression populaire et internationale, les tribunaux chiliens ont condamné quelques comparses civils et des militaires de seconde zone mais jamais le Général Pinochet qui est mort la conscience tranquille dans son lit en décembre 2006.
        J’ai imaginé l’histoire de Maria Ayres Moreno avocate et victime la Junte de Pinochet comme symbole. Son acharnement à porter à la connaissance du monde des documents et des témoignages cruciaux résume la volonté d’hommes et de femmes courageux qui n’hésitaient pas, même au péril de leur vie, à tout tenter pour que justice soit rendue.
La pièce évoque le plan Z, le plan Condor et l’opération Colombo. Leplan Z est une invention de la DINA, 
        Les services secrets du Chili prétendant que Salvador ALLENDE avait l’intention de faire assassiner tous les hauts dignitaires, les militaires de grades supérieurs, les journalistes et tous les opposants à sa politique ainsi que leurs familles. Ce prétendu plan a justifié pendant deux décennies une répression féroce auprès du peuple chilien. Le plan Condor fut mis en place par tous les états dictatoriaux d’Amérique du Sud pour échanger leurs assassinats politiques. L’opération Colombo s’est soldée par l’exécution de cent six membres du MIR (Mouvement de gauche révolutionnaire du Chili) visant ainsi à décapiter la gauche chilienne.



Note d'intention du metteur en scène - Jean-Paul Rouvrais

        Pour le masque et l’oubli, nous avons volontairement opté pour une scénographie simple. 
Cette légèreté dans le dispositif scénique permet une mise en place rapide et une adaptation de la pièce dans presque tous les espaces. Quelques éléments de décors permettent de suggérer un patio.L’unité de lieu et presque l’unité de temps, puisque la pièce se passe dans une même soirée, nous a aussi obligé à penser la lumière dans une forme épurée. Deux éclairages avec juste une variation dans les densités pour signifier le passage d’une scène à une autre et l’entrée ou la sortie de tel ou tel personnage.Quelques notes de musique pour souligner et accentuer les intensités, enfin une toile blanche sur laquelle sont projetées des images d’archives introduise le spectateur dans la grande Histoire.
      Ce qui nous importe dans ce projet, c’est d’abord de faire entendre le texte et l’horreur qu’a pu être la dictature Chilienne. Pour cela nous avons privilégié la tension entre les trois acteurs. La pièce étant construite comme un polar, ce qui prime c’est de placer le spectateur au cœur même de cette construction dramatique. Il avance avec la pièce. Il construit au fur et à mesure. Ce qui le fait avancer, ce qui retient son attention, c’est la tension qui progressivement se noue et s’amplifie entre les trois comédiens. 
        Avec ce projet, plus que du sensationnel, plus que du spectaculaire, ce qui nous importe c’est de faire sentir, c’est la sensation.
        Nous ne sommes pas dans le Chili de Pinochet et de ses crimes, nous ne pourrons jamais y être puisque ce temps maintenant appartient à l’Histoire, mais nous pouvons, par le théâtre, par des mots, par des images, par de la musique, faire sentir la violence de ces crimes. Pour se faire il est important de ne jamais sortir le spectateur de cette évolution dramatique, il est important qu’il n’y ait jamais Rupture. C’est comme si nous engagions un rapport de corps entre ceux qui regardent et ceux qui jouent, une sorte de corps à corps. 
        Chaque élément de mise en scène vient prolonger, intensifier ce qui a eu lieu. Chaque élément est là pour prendre le relais et emmener le spectateur plus loin. Tantôt c’est le jeu des acteurs, tantôt c’est la lumière, tantôt c’est la musique, tantôt c’est la vidéo. Nous avons pensé la mise en scène comme une sorte de danse, un passage d’un corps à un autre, d’un mouvement à une voix, d’une tension à une autre tension, d’une musique à une image, jusqu’à l’image finale, celle du visage d’une femme figé dans le temps et l’Histoire, qui reste lui, qui ne se défait pas. Qui est là comme pour dire que des atrocités ont été imprimées dans des corps, que des atrocités s’impriment encore, toujours, des atrocités qui jamais ne se déferont.